Rosanna Lefeuvre      

Le paradoxe du drapé

Par Joséphine Dupuy-Chavanat

 

FR

 

Des marbres antiques aux toiles polypropylènes de Christo, la draperie est un motif constant de l’histoire de l’art et une manière pour les artistes de prouver leur génie. Représentation du tissu drapé, elle est intacte comme outil expressif majeur de la peinture, de la sculpture ou de la photographie à travers plus de 25 siècles et dans toutes les civilisations. Rosanna Lefeuvre s’inscrit dans cet héritage toujours vivant et fertile avec un travail photographique subtilement imprimé sur du tissu. On y découvre un corps féminin dévoilé par de la gaze, une robe en soie légèrement ouverte dans le dos, une poitrine uniquement suggérée par le pan vaporeux de son vêtement. L’artiste propose une savante mise en abyme du textile comme support de l’image d’un personnage enveloppé d’un habit plissé.

 

Au moment d’écrire ce texte sur Rosanna, je réalise, en levant les yeux, qu’une Femme drapée de Meknès, prise par Gaëtan Gatian de Clérambault en 1920 est accrochée à mon mur. Ce psychiatre, maître de Jacques Lacan, prit des milliers

de clichés de femmes marocaines drapées dans leur voile. Cette surface plissée

est, selon-lui, structurée comme un langage. Ce langage, Rosanna l’a perfectionné durant plusieurs années. A côté de l’impression textile sérigraphiée, l’artiste a développé une technique singulière sur un métier jacquard où chaque fil est indépendant, permettant de réaliser des motifs complexes à partir de fils de coton, de laine ou de polyester. L’impression numérique de ces clichés réagit différemment selon son contact avec les fibres, et crée des zones plus ou moins denses ou effacées. Rosanna, qui manipule le fil, le tissu et la teinture, concilie alors l’instantané de la photographie avec le travail consciencieux du tissage.

 

De ces impressions naît une série de figures aux visages presque toujours absents. Proche de l’artiste, cette silhouette désigne la femme d’aujourd’hui, si on en croit quelques indices tels qu’une culotte ou un soutien-gorge. Le vêtement se distingue pourtant du drapé, qui lui, relève de l’intemporel. La femme de Rosanna est justement à la frontière entre la femme contemporaine et la femme universelle qui a traversé l’histoire vêtue d’étoffes : d’Athéna à la Princesse de Broglie en passant par la Vierge Marie. Ces femmes illustres ont été célébrées par les artistes à travers la grâce, l’harmonie et la finesse des plis de leurs tenues. Rosanna loue quant à elle son modèle, anonyme à nos yeux, et érigée ici comme figure de la Femme.

 

Rosanna Lefeuvre capte subtilement le paradoxe du drapé : celui de cacher le corps nu pour mieux le dévoiler. La draperie est le complément indissociable

de la nudité et possède la puissance expressive de moins vêtir que de formuler

des sentiments ou des émotions. Regardez bien le plissage que révèle Rosanna. Celui-ci nous parle, nous montre la joie, le désir, la mélancolie, l’érotisme, l’attente… « Nous autres peintres, nous voulons par les mouvements du corps montrer les mouvements de l’âme » écrivait Leon Battista Alberti, grand peintre du Quattrocento. Les photographies de Rosanna Lefeuvre, que la plasticité du médium textile vient révéler frontalement, illustrent délicatement le caractère de son modèle.

 

Joséphine Dupuy-Chavanat

Responsable des projets artistiques et de la collection d’art contemporain du fond de dotation Emerige.

 

EN

 

From ancient marble to Christo's polypropylene canvases, drapery has been a constant theme throughout art history and has also provided a means for artists to display their genius. The representation of draped fabric remains to be, and has been an expressive tool for painting, sculpture and photography throughout more than 25 centuries and in all civilizations. Rosanna Lefeuvre is part of this still living and fertile heritage with her photographic work subtly printed onto fabric. Through it, we discover a female body revealed by gauze, a silk dress slightly opened at the back,

a chest merely suggested by the wispy profile of her garment. The artist proposes

a skilful mise en abyme of textile as a support for the image of a character wrapped

in a pleated garment.

 

As I write this text on Rosanna, I realize, looking up, that a woman draped in Meknes, photographed by Gaëtan Gatian de Clérambault in 1920 is hanging on my wall. This psychiatrist and teacher of Jacques Lacan, took thousands of pictures of Moroccan women draped in their veils. This pleated surface is, he says, structured like a language. Rosanna has perfected this language over the course of several years. Besides the screen-printed textile printing, the artist has developed a unique technique on a Jacquard loom where each thread is independent, allowing complex patterns to be made from cotton, wool or polyester threads. The digital printing of her photographs reacts differently depending on their contact with the fibers, creating more or less dense or erased areas. Rosanna, who manipulates threads, fabrics and dyes, juxtaposes the snap element of photography with the conscientious work of weaving.

 

From these prints is born a series of figures with almost always absent faces. The depicted silhouette symbolises the woman of today, which we can observe if we follow clues such as panties or a bra in her work. However, the clothes differ from the drape, which is timeless. Rosanna's woman is precisely on the border between the contemporary woman and the universal woman who has gone through history dressed in fabrics: from Athena to the Princess of Broglie via the Virgin Mary. These illustrious women were celebrated by the artists through the grace, harmony and finesse of the folds of their garments. Rosanna praises her model, anonymous in our eyes, and erected here as a figure of The Woman. Rosanna Lefeuvre subtly captures the paradox of drapery: that of hiding the naked body to better reveal it. Drapery is the inseparable complement of nudity and it has the expressive power more of feelings or emotions than of dressing the body. Take a close look at the pleating that Rosanna reveals. It speaks to us, shows us joy, desire, melancholy, eroticism, waiting ... "We painters, we want by the movements of the body to show the movements of the soul" wrote Leon Battista Alberti, great painter of the Quattrocento. The photographs of Rosanna Lefeuvre, which the plasticity of the textile medium directly reveals, delicately illustrate the character of her model.

 

Joséphine Dupuy-Chavanat