Rosanna Lefeuvre      

Catalogue du Salon de Montrouge (2019)

Par Audrey Teichmann

Commissaire indépendante et directrice de la Galerie Laurence Bernard.

 

 

FR

 

La pratique de Rosanna Lefeuvre mêle avec minutie matières et manières.

Elle procède par impression de photographies numériques sur du textile, qu’elle tisse au préalable de fils - coton ou polyester - permettant ou non à l’image de

 s’y fixer. Ces voiles marqués d’images invitent au rapprochement du spectateur, que le désir d’en saisir la nature ou la révélation de la représentation éloigne ensuite. Saisir est ainsi, paradoxalement, question de distance, loin de ces mains enchevêtrées par une « réserve » qui est aussi celle de la peinture.

En appelant au rôle traditionnel de la toile, comme support et surface, elle permet la présence, quasi fantomatique, de corps, détails de corps, visages.

Dans nombre de ses œuvres, deux tissus superposés - support matériel de l’œuvre et vêtement - entrent en complicité de dissimulation et de dévoilement de sujets qui empruntent la sensualité décrite par Barthes dans l’écart entre

“le gant et la manche” : “L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le

 vêtement bâille ?”. Son travail revêt, dans cette poésie domestique, la charge

d’un col ouvert, au même titre que la peinture classique dévoile, en les recouvrant, les reliefs de corps dont elle feint la pudeur. Ainsi enflées de corps morcelés, son travail mêle à l’enjeu pictural du monochrome la référence au

plissé dans l’art classique, à partir de photographies tendant, pour certaines,

à une imagerie d’adolescences, traversées de l’étrangeté et de l’irrésistible poussée d’habits en soulèvement.

 

 

EN

 

Rosanna Lefeuvre’s practice minutely blends materials and manners.

She weaves herself and prints her photographs on textile, allowing or disallowing the image to bind itself. These veils marked with images lure the spectator, whose desire to grasp their nature or the revelation of their representation then distances them. Grasping is therefore a question of distance, paradoxically, far from these hands that are tangled up in a “reserve,” which is also that of painting. By appealing to the traditional role of the canvas

as support and surface, she allows for the quasi ghostly presence of bodies, the details of bodies, and faces. In a number of her works, two overlapping fabrics – the material support for the work and the item of clothing – enter into collusion

as they both dissimulate and reveal subjects that borrow from the sensuality Barthes describes as the gap between “the glove and the sleeve”: “Is not the most erotic place of the body where the clothing yawns ?”. Some of her work takes on, in this domestic poetry, the load of an open collar, just like classical painting reveals, by covering them, the relief of a body whose modesty it feigns. Thus, bloated with fragmented bodies, it add a reference to pleats in classical art to the pictorial challenge of monochrome, with photographs of, on the one hand, teenage imagery, on the other, the strange and irresistible momentum of clothing as it is lifted.